Ce mois-ci, nul besoin de partir loin pour s’aventurer dans une végétation dense sous une chaleur suffocante. Après avoir traité du gui, plante indispensable à la recette de la potion magique de Panoramix, la SBF part à la découverte de la principale, et même l’unique source de nourriture des Schtroumpfs de Peyo: la salsepareille !
Crédit : Florence Lestrat.
par Mathurin BELLOT
Plonger à la découverte de la plante du mois ne se fera pas sans risques; les écorchures seront au rendez-vous avec la découverte de la salsepareille, cette liane à feuilles coriaces et persistantes assez commune dans le midi de la France.
Sauf mentions supplémentaires dans le corps du texte, la description morphologique de la salsepareille (Smilax aspera) est issue de la compilation des informations disponibles dans la Flore forestière française (Rameau et al. 1989) et sur worldfloraonline.org (Wu et al. 1994, entre autres).

La salsepareille est une liane buissonnante et grimpante, à branches ligneuses et feuilles persistantes. La plante entière est glabre. D’un rhizome émergent des tiges tenaces et flexueuses (souples et sinueuses), anguleuses (4-6 angles), généralement munies d’aiguillons courts et légèrement comprimés latéralement. Leur longueur peut atteindre jusqu’à 15m, et des individus buissonnants hauts de 3-4m de hauteur (Tison et al. 2014; Fontana et al. 2024) ont été recensés. Lorsqu’elle grimpe aux arbres, elle atteint plus de 10 m de hauteur, formant des rideaux impénétrables en haies et lisières forestières (Lieutaghi 2006).
Ses feuilles sont coriaces, munies d’une cuticule épaisse; qui la rapproche des sclérophytes. Le pétiole est généralement courbé en vrille, long de 3 à 4cm et épaissi à la base. Le pétiole lui-même est parfois munis d’aiguillons, et de vrilles pétiolaires à la base, qui ne sont anatomiquement pas des stipules.
Le limbe est variable : généralement cordé-deltoïde à ovale lancéolé, la base du limbe porte
des oreillettes arrondies à hastées. Au soleil, les feuilles sont souvent plus étroites et marbrées de blanchâtre, tandis qu’elles prennent une couleur vert-foncé et s’élargissent en situation plus ombrée (Lieutaghi 2006). L’apex est variable, obtus, aigu à mucroné. La marge de la feuille est généralement épineuse, surtout sur les plantes ensoleillées. La nervation est constituée de 3 (5, voire 9) nervures parallèles et réticulées, et la nervure centrale est parfois elle aussi munie d’aiguillons en face inférieure.
Les aiguillons de la salsepareille se distinguent des piquants d’origine ligneuse (rameaux courts avortés chez Prunus spinosa, par ex.), foliaires (épines foliaires chez Berberis par ex.) ou stipulaires (chez Robinia pseudoacacia par ex.). Ces piquants sont des excroissances d’origine épidermique (Beentje 2024): en tombant ils ne laisseront qu’une légère cicatrice.

L’inflorescence est composée: un épi (inflorescence primaire) porteur de 5 à 25 ombelles simples et sessiles (inflorescences secondaires), l’une terminale, les autres à l’aisselle des feuilles. Les ombelles sont composées de 3 à 12 fleurs odorantes, pollinisées par les insectes. Les fleurs sont portées par des pédicelles filiformes légèrement plus longs que les fleurs (6mm de long), munis de bractéoles très petites et ovales à la base.
Les tépales sont blancs et longs de 5 mm, répartis en deux verticilles (externe et interne) de 3 pièces. L’espèce est dioïque: les fleurs mâles portent des tépales blancs légèrement plus grands que les tépales des fleurs femelles. Les étamines sont au nombre de 6, longues d’un millimètre, réduites à des staminodes dans la fleur femelle. La fleur femelle porte un ovaire supère à 3 stigmates recourbés.
La floraison a lieu d’août à octobre en France (Tison et al. 2014), les fruits ne parviendront à maturité que l’été suivant (Lieutaghi 2006).

La baie est globuleuse, d’environ 5mm de diamètre. D’abord rouges, devenant bleues-noires à maturité, les baies de la salsepareille sont principalement consommées par des oiseaux frugivores, notamment Sylva atricapilla, la fauvette à tête noire, et dans une moindre mesure S. melanocephala, la fauvette mélanocéphale, et Erithacus rubecula le rouge-gorge (Herrera 1981).
La baie contient 1 à 3 graines, et cette variabilité s’observe dans une population, et même à l’échelle individuelle. Une étude sur des populations de salsepareille en Andalousie (Herrera 1981) a montré que les fruits à une graine, plus riches en pulpe, plus nutritifs et donc plus attractifs que ceux à 3 graines sont produits en plus grande quantité dans des environnements où la pression écologique pour l’attraction des disperseurs est forte, c’est-à -dire lorsque la communauté végétale est riche en plantes ornithochores. Les auteurs interprètent cette variation comme liée à la compétition pour les disperseurs de ses fruits.
La salsepareille appartient aux Smilacaceae, famille cosmopolite et monogénérique de 267 espèces (POWO 2026). Les Smilacaceae sont des monocotylédones distribuées sur les deux hémisphères, essentiellement tropicales et sub-tropicales, mais aussi en régions tempérées, comme c’est le cas pour Smilax aspera. Les Smilacaceae sont morphologiquement caractérisées, pour ce qui concerne l’appareil végétatif, par des rhizomes (tubéreux ou stolonifères), des tiges lignifiées (au moins à la base) grimpantes ou érigées, des feuilles alternes à nervation réticulées et à vrilles pétiolaires. Les piquants sont fréquents. Concernant l’appareil reproducteur, les inflorescences sont en ombelles, les fleurs sont unisexuées, à 6 tépales, 6 étamines (6 staminodes chez les fleurs pistillées) et les fruits sont charnus.
Si certains auteurs reconnaissent encore le rang générique Heterosmilax Kunth de 12 taxons est-asiatiques sur la base d’un périanthe à pièces connées, les dernières révisions phylogénétiques confirment leur inclusion dans le genre Smilax (Cameron & Fu 2006; Qi et al. 2013).
On retrouve 3 centres de diversité du genre Smilax : l’Asie, avec environ plus de la moitié des espèces connues, l’Amérique du Nord (20 espèces) et l’Amérique du Sud (43 espèces).
Espèce à grande distribution en milieux tempérés de l’hémisphère nord, la salsepareille est très commune tout autour du bassin méditerranéen et en Macaronésie, dans des bois ouverts, fourrés et garrigues.
En France, la salsepareille est présente et assez commune en région méditerranéenne (Corse incluse), jusqu’à la Drôme et l’Ardèche et le long du littoral sud-atlantique jusqu’en Charente. On la trouve jusqu’à 400 m d’altitude en climat méditerranéen, typiquement dans des peuplements xérophiles de buissons appelés matorrals (Tison et al. 2014; Jouy & Foucault 2016), des haies, fruticées, garrigues et maquis, mais aussi en sous-bois de chênes (Quercus pubescens, Q. ilex, Q. coccifera) et en milieux rocheux : rocailles, parois, vires et éboulis orientés sud (Girerd & Roux 2011).
C’est donc une plante thermo-xérophile à large amplitude trophique.
D’un point de vue phytosociologique, c’est une espèce indicatrice de la classe des Pistacio lentisci-Rhamnetea alaterni, fourrés méditerranéens sempervirents, en association avec les pistachiers (Pistacia lentiscus, P. terebinthus), le myrte (Myrtus communis), le rouvet blanc (Osyris alba), la clématite flammette (Clematis flammula), l’asperge sauvage (Asparagus acutifolius), le filaire à larges feuilles (Phillyrea latifolia), l’oxycèdre (Juniperus oxycedrus subsp. o.), l’olivier (Olea europaea), le chêne des garrigues (Quercus coccifera), … (De Foucault 2021).
La salsepareille provient d’une famille eury-tropicale et montre un lien avec les fourrés de latitudes plus basses (De Foucault 2021), comme c’est le cas des pistachiers (Anacardiaceae), du palmier nain Chamaerops humilis (seule Arecaceae indigène de France) et du myrte (Myrtaceae).
La distribution de l’espèce dépasse le cadre méditerranéen, avec des populations tropicales éparses sur certains massifs (entre 1000 et 2000m d’altitude) en Afrique de l’Est – Kenya, Ethiopie, Tanzanie -, et en Asie du Sud – Népal, Sri Lanka, Inde, Bhoutan, sud-ouest de la Chine, Myanmar (Chen et al. 2014; POWO 2026). Cette aire disjointe, constituée de populations aux climats différents (en Méditerranée, des étés secs ; en Asie et en Afrique, des étés humides), témoigne de l’histoire évolutive originale de l’espèce.
Les populations méditerranéennes semblent provenir d’une lignée issue des laurisylves tropicales et des savanes mésiques qui recouvraient l’Afrique du Nord au cours du Miocène. D’origine sub-tropicale à tropicale au Crétacé supérieur, l’espèce s’est progressivement diversifiée en dehors de sa zone climatique d’origine pour s’adapter aux climats dans lesquels elle prospère aujourd’hui, y compris le climat méditerranéen (Qi et al. 2013; Chen et al. 2014).
A partir du Miocène supérieur (9 – 8 Ma), la fermeture progressive de la Téthys occidentale (l’océan équatorial séparant l’Eurasie et l’Afrique) a conduit à l’aridification croissante et à l’installation du climat méditerranéen sec en été au Pliocène (environ 3,2 – 2,8 Ma). Ceci a conduit au remplacement des communautés tropicales et au développement des communautés à feuilles persistantes (Olea, Pistacia, Quercus ilex, par ex.).
Ces événements climatiques expliquent la fragmentation des habitats entraînant l’isolement des populations méditerranéennes de celles africaines et asiatiques, qui restent tropicales (Qi et al. 2013; Chen et al. 2014).
Le nom de genre Smilax désignait diverses plantes en latin et en grec (Σμῖλαξ, aussi trouvé sous la forme milax μῖλαξ), principalement grimpantes et volubiles (Chauvet 2024). Son épithète aspera, (du latin asper, âpre, rugueux, rude) découle de son caractère piquant et s’oppose, chez Dioscoride, au liseron (Calystegia sepium) smilax leia (leia λεία, lisse en grec), et à la vigne Vigna inguiculata, smilax kêpaia (κηπαία, des jardins) (Cazin et al. 1997; Chauvet 2024).
La salsepareille a emprunté au XVI° siècle son nom vernaculaire à l’espagnol zarzaparilla ou au portugais salsaparilla, eux-mêmes issus de l’arabe saras, ronce, plante épineuse et parilla, la treille (Couplan 2012; Botineau 2015). D’après (Lieutaghi 2006), le Smilax aspera méditerranéen aurait hérité tardivement de ce nom avec la confusion des usages médicaux (antisyphilitiques notamment) qu’on attribuait aux racines des Smilax américains (nommés zarzaparillas par les espagnols).
Dans une synthèse sur les usages et les propriétés de 3 espèces de Smilax indigènes du sous-continent indien, Alam (et al. 2025) ont recensé de très nombreux usages de S. aspera. La plante entière ou des parties sont utilisées dans le monde entier pour des usages variés en phytothérapie (diurétique, sudorifique, dépurative, agissant contre le diabète, les rhumatismes, en passant par les symptômes de la ménopause, la liste est longue !).
Les jeunes pousses encore herbacées de la salsepareille ont été fréquemment récoltées au printemps, et pas seulement en temps de disette, comme celles d’autres lianes ligneuses de France méridionale telles que la bryone (Bryonia dioica), la clématite (Clematis vitalba, pourtant très toxique !), le houblon (Humulus lupulus) et le tamier (Tamus communis) (Lieutaghi 1998, 2006).
Les fleurs, mises à macérer dans l’eau-de-vie, font une liqueur toujours appréciée du monde méditerranéen (Lieutaghi 2006).
Précaution d’usage, toutefois, les baies sont considérées comme toxiques en raison de la présence de saponosides, même si leur concentration y est faible (Botineau 2015).
Il a été récemment démontré la présence de plusieurs molécules à forte activité antibactérienne (Fontana et al. 2024) chez Smilax aspera. Des extraits de feuilles et – dans une moindre mesure – de fruits se sont révélés efficaces pour lutter notamment contre les maladies dues à des bactéries phytopathogènes Pseudomonas syringae pv. actinidiae (responsable du chancre bactérien du kiwi), Xanthomonas campestris pv. campestris (responsable de la pourriture noire destructrice des Brassicaceae), et Erwinia amylovora (responsable du feu bactérien qui touche les Rosaceae Amygdaloideae, notamment les genres Pyrus, Malus, Cydonia, …). L’étude révèle que la présence chez Smilax aspera de plusieurs composés anti-microbiens aux modes d’action différents procure un avantage indéniable de lutte biologique contre ces pathogènes. Ces résultats issus d’expérimentations in vitro suggèrent que des extraits de la salsepareille pourraient, en usage synergique, réduire le recours aux traitements antibiotiques de ces cultures, et même offrir une réponse aux souches bactériennes résistantes aux antibiotiques.
Beentje H. 2024. — The Kew plant glossary. Royal Botanic Garden Kew, Kew publishing.
Jouy A. & Foucault B. de 2016. — Dictionnaire illustré de botanique. Mèze, Biotope éditions.
Lieutaghi P. 2006. — Petite ethnobotanique méditerranéenne. Arles, Actes Sud.
Tison J.-M., Foucault B. de & Guiol F. 2014. — Flora Gallica: flore de France. Mèze, Biotope.
Sauf mentions contraires, les noms scientifiques de plantes suivent la classification de Flora Gallica (Tison et al. 2014).