La minisession Camargue du mois d’avril a permis aux participants d’admirer, dans les mares temporaires des sansouires du Domaine de la Tour du Valat, le très rare et non moins intriguant Damasonium polyspermum. De quoi en faire une “fleur du mois” !

L’étoile d’eau à nombreuses graines, Damasonium polyspermum Coss., 1849

par Mathurin BELLOT

Le nom de genre Damasonium provient du grec δαμασώνιον, damasônion synonyme d’alisma d’après Dioscoride (3, 152). En grec, δαμάζω damazô, signifie “dompter”, la plante était en effet censée être un remède aux morsures de serpent (Chauvet 2024) !

Description morphologique

La description morphologique, sauf mentions spécifiques, est issue de la compilation des travaux de (Vuille 1987; Palese 1990; Michaud 2004; Tison & Foucault 2014).

Damasonium polyspermum en fleur. Domaine de la Tour du Valat (Camargue, Bouches-du-Rhône). 24 avril 2026. Crédit photographique : Pierre-Antoine Précigoux.

Damasonium polyspermum, l’étoile d’eau à nombreuses graines, est une petite plante annuelle (thérophyte) aux feuilles basales en rosette, dépassant rarement les 15 cm de hauteur. Les feuilles sont toutes à limbe cunéiforme à la base (parfois très brièvement), ce qui permettrait de la distinguer au stade végétatif de l’espèce proche D. alisma, dont les feuilles sont parfois légèrement cordées à la base.

Toutefois, le port de la plante est nettement dépendant du niveau d’eau de la station dans laquelle elle croît. Typiquement, les feuilles produites au stade submergé sont linéaires et non persistantes, remplacées par des feuilles flottantes longuement pétiolées à limbe lancéolé, atténué et plus ou moins tronqué à la base. En phase exondée, les feuilles auront des pétioles plus courts, et un limbe épaissi. Un suivi réalisé  en Camargue, par Bigot (1955) a montré que les années particulièrement humides contribuent à maintenir les populations submergées. Les appareils végétatifs dépassent alors largement 20cm, avec plusieurs rangs d’ombelles observés, tandis que les années plus sèches la plante ne dépassera pas 4 cm de hauteur.

L’appareil reproducteur est constitué de fleurs disposées en ombelle terminale. L’inflorescence est formée d’une à deux fleurs (rarement jusqu’à 4 voire 5) nettement pédicellées (Rich & Nicholls-Vuille 2001).

La fleur, complète, est munie d’un calice persistant après la floraison, à 3 divisions membraneuses, d’une corolle à 3 pétales plus grands que les sépales. Les pétales ne sont visibles qu’une seule journée, et comme chez d’autres Alismataceae, peuvent faner durant la journée où la fleur éclot. Généralement blanc, on peut voir surtout les premières heures de son éclosion une coloration jaune à la base, et rose à l’apex.

La fleur compte 6 étamines, opposées 2 à 2 aux sépales, soudées aux bords et à la base des pétales. Les anthères sont souvent persistants sur les jeunes carpelles, et leur déhiscence est extrorse (vers l’extérieur) comme toutes les Alismatales (Lecointre et al. 2016).

Damasonium polyspermum en fruits. On distingue les carpelles libres, disposés en étoile. Domaine de la Tour du Valat (Camargue, Bouches-du-Rhône). 24 avril 2026. Crédit photographique : Pierre-Antoine Précigoux.

Les carpelles sont aigus, aplatis, légèrement soudés dans la partie inférieure, étalés en étoiles (6 à 9 carpelles par fleur) à maturité. Chaque carpelle se transforme en follicule sec et coriace, presque triangulaire, graduellement rétréci en pointe à l’apex, de longueur comprise entre 5 et 14 mm, de largeur entre 1.7 à 4 mm. Chaque follicule contient généralement entre 4 et 8 graines, et parfois jusqu’à 25. La déhiscence est absente, ou tardive, par une fente circulaire à la base qui libère oblongues d’environ 1mm.

Contexte taxonomique

Damasonium polyspermum appartient aux Alismataceae, petite famille d’environ 120 espèces (Lecointre et al. 2016) au sein de l’ordre des Alismatales, dont beaucoup d’espèces sont des plantes aquatiques d’eau douce. Les Alismataceae sont en effet proches des familles aquatiques Hydrocharitaceae et Butomaceae qui en constituent un groupe-frère. L’émergence basale de cet ordre chez les monocotylédones soutient l’hypothèse d’un caractère de vie aquatique ancestral, selon Lecointre (et al. 2016). Les révisions des phylogénies moléculaires ont inclus au sein des Alismatales les Araceae qui dominent l’ordre en nombre d’espèces (APG 2020).

Le genre Damasonium est représenté par 6 espèces, dont 3 européennes : Damasonium alisma Mill., D. polyspermum Coss. et D. bourgaei Coss., dont seules les deux premières sont connues de France (Tison & Foucault 2014). Damasonium polyspermum est strictement limitée au pourtour méditerranéen. Damasonium alisma est une atlantique dont l’essentiel de la population européenne est en France. Elle se raréfie d’ouest en est, mais atteint la Pologne avec quelques stations éparses. L’aire de distribution de D. bourgaei est plus vaste, s’étendant de l’Europe méditerranéenne jusqu’en Inde (Rich & Nicholls-Vuille 2001).

Ces trois taxons sont globalement rares: la péninsule ibérique montre la plus grande richesse (des mares temporaires au Portugal abritent les trois espèces au même endroit !), ce qui soutient l’hypothèse de la péninsule comme centre de diversification des Damasonium et des Baldellia, genre proche (Rich & Nicholls-Vuille 2001).

Les trois autres espèces reconnues dans le genre sont Damasonium californicum Torr., espèce ouest-américaine,  Damasonium constrictum  Juz. que l’on retrouve en Sibérie et au Kazakhstan, et Damasonium minus Buchenau, espèce australienne par ailleurs adventice problématique des cultures de riz (Jahromi et al. 2006).

Ecologie, distribution & histoire évolutive

D’un point de vue phytosociologique, l’espèce est indicatrice du Crassulo vaillantii – Lythrion borysthenici (de Foucault 1988), alliance de pelouses annuelles oligotrophes des tonsures hygrophiles subméditerranéennes, au sein des pelouses thérophytiques des bordures de milieux dulçaquicoles (Botineau & Dupont 2026). Le cortège d’espèces indicatrices comprend Crassula vaillantii, Lythrum borsythenicum, L. thymifolia, Ranunculus nodiflorus  (de Foucault 1988).

Vue d’ensemble d’une mare temporaire méditerranéenne. Au premier plan, la végétation dominée par Aeluropus littoralis. Au second plan, la végétation de mare temporaire, avec Ranunculus peltatus subsp. baudotii et Damasonium polyspermum. Domaine de la Tour du Valat (Camargue, Bouches-du-Rhône). 24 avril 2026. Crédit photographique : Pierre-Antoine Précigoux.

Damasonium polyspermum se retrouve dans les mares temporaires dans des communautés de pelouses à thérophytes amphibies, sur le pourtour méditerranéen occidental. Des mentions sont connues en France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Croatie, Sicile, Syrie, (et des mentions douteuses en Grèce). En France, l’espèce est recensée du Biterrois jusqu’à la vallée du Rhône, jusqu’à 200 m d’altitude, et est absente de Corse (Michaud 2004; de Bélair 2009; Tison & Foucault 2014).

Les mares temporaires méditerranéennes se caractérisent par des sols alluviaux (Bigot 1955) et une variation saisonnière des niveaux d’eau. Ces habitats de faible niveau d’eau sont immergés en hiver et pendant une longue période au printemps, permettant ainsi le développement de végétations aquatiques (Michaud 2004). L’espèce tolère de faibles niveaux de salinité (Rich & Nicholls-Vuille 2001).

La floraison intervient dès la fin de saison printanière, puis la fructification et la dispersion se poursuivent jusqu’à la période sèche. Comme souvent, la pérennité de la banque de graines n’est pas bien connue mais semble longue, d’après l’observation de la dynamique des populations (Michaud 2004). En outre, des résultats de germination chez l’espèce proche D. alisma montrent que les graines de cette espèce ont germé après avoir été submergées profondément un an puis remises en conditions optimales (Birkinshaw 1994). Ces résultats soutiennent l’hypothèse d’une stratégie d’adaptation aux irrégularités saisonnières d’inondation des mares avec un régime de perturbations fréquentes, et donc d’adaptation à la compétition entre espèces dans ces habitats perturbés (Rhazi et al. 2006).

La germination et la croissance végétative de Damasonium polyspermum nécessitent une phase inondée importante, généralement dans les bas-fonds des mares où se con­centre le plus longtemps l’humidité (Rich & Nicholls-Vuille 2001). Très hélophile, l’espèce ne supporte pas la compétition avec d’autres plantes, notamment les plantes pérennes de la ceinture des mares (Artemisia molinieria, Mentha cervina, Aeluropus littoralis, Eleocharis, palustris, …, Michaud 2004).

Distribution de Damasonium polyspermum, d’après Rich & Nicholls-Vuille (2001)

Les mares temporaires méditerranéennes sont reconnues comme habitats prioritaires en termes de conservation (directive NATURA 2000, code habitat 3170). Les menaces d’origine anthropique sont variées : modifications du régime hydrologique, urbanisation, agriculture. En conséquence,  piétinement, érosion, comblement, pâturage sélectif, enrichissement en nutriments et intrusion de pesticides perturbent durablement les communautés.

En outre, la fragmentation de ces habitats conduit à une raréfaction des populations de Damasonium polyspermum. L’aire totale occupée par l’espèce est estimée à moins de 2000 km2 (de Bélair 2009), et des populations disparaissent régulièrement, y compris en France.

A ce titre, l’espèce est classée VU (vulnérable) sur les listes rouges mondiale, européenne et nationale (flore vasculaire) de l’UICN, ainsi que sur la liste rouge régionale pour la région Rhônes-Alpes. Elle est également inscrite sur la liste des espèces déterminantes de l’inventaire continu des ZNIEFF en Auvergne-Rhône-Alpes et en Occitanie (INPN 2026). L’espèce est également inscrite sur la liste des espèces protégées sur l’ensemble du territoire (arrêté du 20 janvier 1982). A ce titre, elle bénéficie de l’interdiction de destruction, colportage ou mise en vente sur tout le territoire français de toute partie de la plante.

Bibliographie

APG, 2020. – APG IV: Angiosperm Phylogeny Group classification for the orders and families of flowering plants.

de Bélair G., 2009. – IUCN Red List of Threatened Species: Damasonium polyspermum. IUCN Red List of Threatened Species.

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Birkinshaw C.R., 1994. – Aspects of the ecology and conservation of Damasonium alisma Miller in Western Europe. Watsonia (20): 33–39.

Botineau M. & Dupont J.-M., 2026. Clé d’identification des unités phytosociologiques supérieures de France métropolitaine: classes-ordres-alliances-sous alliances. Société botanique de France, PARIS.

Chauvet M., 2024. Etymologia botanica: dictionnaire des noms latins des plantes. Éditions Biotope, Mèze.

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Palese R. (ed.), 1990. – La grande flore en couleurs de Gaston Bonnier. 4: Texte complémentaire / réd. par Raoul Palese. Delachaux et Niestlé, Neuchatel, 677p.

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Tison J.-M. & Foucault B. de, 2014. Flora Gallica: flore de France. Biotope, Mèze.

Vuille F.-L., 1987. – Reproductive biology of the genus Damasonium (Alismataceae). Plant Systematics and Evolution. https://doi.org/10.1007/BF00939181

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Sauf mentions contraires, les noms scientifiques de plantes suivent la classification de  Flora Gallica (Tison & Foucault 2014).