La plante du mois fait son retour ! Cette publication mensuelle propose un focus sur un « végétal (s.l) de saison » : une planche illustrée des principales caractéristiques et un petit article de présentation associé. Pour ce premier numéro au nouveau format de mars 2026, nous vous proposons de reprendre la plante du mois de Janvier 2022 : le gui.

Crédit : Florence Lestrat.

 

Quelques mots sur le gui

Le gui, Viscum album L., 1752, plante très connue de notre flore indigène, cumule tant de particularités anatomiques et écologiques qu’il demeure mystérieux et accompagné de légendes depuis l’antiquité. Le gui est notamment le seul arbrisseau persistant et épiphyte capable de parasitisme sur les arbres de nos régions. Petit tour d’horizon de quelques caractéristiques et exceptions botaniques de cette étrange plante… .

Description morphologique

Viscum album . Placey (Doubs 25), mars 2026. Crédit photographique: Pierre-Antoine Précigoux

Le gui tient sa forme sphérique caractéristique du fait de l’architecture de ses rameaux : chaque apex produit deux bourgeons latéraux : on parle alors de dichasium. Le bourgeon apical avorte lors du développement végétatif, il sera maintenu au moment où le gui produira les inflorescences. En moins de 10 ans, l’architecture forme ainsi une boule. Le gui peut atteindre ainsi 150cm de diamètre, et des individus de 30 ans ont été recensés (Wangerin, 1937 in Zuber, 2004).

Les feuilles sont opposées, rarement verticillées (3 à 5 feuilles), sessiles, obtuses, obovales à oblongues. Durant les 5 premières années de développement du gui, la taille des feuilles et des entre-noeuds croit, pour par la suite décroître lentement. Le limbe est parcouru de 3 à 5 nervures « parallèles » bien visibles, doublées d’un réseau réticulé diffus et visible sur les 2 faces. Contrairement à la plupart des angiospermes, les cellules épidermiques sont chlorophylliennes (Thomas et al., 2023), tant sur les feuilles que sur la tige.

Aux alentours de 5 ans, le gui commence à développer des inflorescences, elles aussi de type dichasial, sous-tendues d’une paire de bractées généralement fusionnées en « coupe » bractéale. Les fleurs, discrètes, sessiles, portent 4 tépales jaunes-verts, et sont groupées par 3 (parfois jusqu’à 5). L’espèce est dioïque : les fleurs mâles sont plus grandes que les fleurs femelles. Les fleurs des deux sexes produisent du nectar : celui des fleurs mâles étant reconnu comme plus odorant, abeilles et bourdons visitent uniquement les fleurs mâles. La pollinisation est assurée essentiellement par des mouches, l’anémogamie étant probablement d’importance mineure, et limitée à une pollinisation des individus proches entre eux.

Inflorescences mâles de Viscum album. Buchelay (Yvelines, 78), avril 2025. Crédit photographique: Pierre-Antoine Précigoux

Le fruit est blanc, visqueux, de 6-10mm de diamètre et de forme sphérique ou piriforme. L’exocarpe est morphologiquement issu de la fusion des tissus du calice et du carpelle, avec implication du tissu axial : anatomiquement, il s’agit sensu stricto d’une pseudobaie (Ramm et al., 2000). Le mésocarpe qui entoure la graine est divisé en deux couches : la partie externe est charnue et non collante, tandis que la partie interne adhère à la « graine » grâce à la viscine qui la constitue (de Almeida et al., 2023). Chaque graine contient entre 1 et 4 embryons : la germination donne ainsi des individus solitaires ou des colonies buissonnantes. Ces colonies peuvent former des buissons portant des fleurs femelles et mâles, mimant ainsi la monoécie. Le parasitisme peut même intervenir entre les guis eux-mêmes, lorsqu’un embryon de gui germe sur un individu déjà formé.

Dispersion des graines

Pour un aperçu complet des mécanismes écologiques mis en évidence autour de la dispersion du gui par les oiseaux, consulter l’article du blog Des Plantes et des hommes de l’ENS de Lyon.

La dispersion des baies est assurée par les oiseaux, notamment des Turdidés. Mais c’est surtout la grive draine (Turdus viscivorus), dont l’épithète latine traduit l’appétence pour le gui, notamment dans régime alimentaire hivernal. Outre la grive draine, deux « guildes » d’oiseaux peuvent se nourrir du gui : les estivants qui font des réserves avant la migration (comme la fauvette à tête noire – Sylvia atricapilla) et les hivernants pour qui la nourriture se raréfie à mesure que l’hiver avance (grives, merles).

Le fruit est ingéré puis leur graine est laissée dans les fientes, ou dépulpée directement, et déposée sur l’écorce, prête à germer (endozoochorie). La viscine assure l’adhérence à l’écorce à l’endroit de la germination. Le bénéfice nutritionnel de la digestion de la viscine est très faible, mais les baies fournissent toutefois une ressource indispensable en hiver pour ces rares oiseaux spécialisés.

Contexte taxonomique

Le gui appartient aujourd’hui à la famille des Santalaceae. Le genre Viscum a été auparavant classé parmi les Loranthaceae, puis les Viscaceae. Cette dernière famille intègre les Santalaceae à partir de 2009 (APG III).

En France, on compte seulement 4 autres genres de Santalaceae (Tison et al., 2014), parmi lesquels on connaît bien les Thésions (Thesium spp., 5 espèces et 6 sous-espèces) dont le Thésion des Alpes (Thesium alpinum L., 1753), petite herbacée vivace et hémi-parasite des pelouses, rocailles et sous-bois de moyenne montagne.

Le genre Viscum inclut approximativement une centaine d’espèces (113 reconnues d’après POWO (2026), la plupart originaires d’Afrique et de Madagascar, et dans une moindre mesure d’Asie australe. Seules quelques espèces sont connues d’Europe, d’Asie tempérée et d’Océanie.<

Distribution et taxons infraspécifiques

Le gui est indigène en Europe : on le trouve des Îles Britanniques (hors Irlande) aux rives de la Méditerranée, jusqu’en Suède et, à l’est, aux confins des Mers Noire et Caspienne. Sa distribution maximale ne reflète pas celle de ses hôtes, notamment à l’est et au nord où il est limité par la température hivernale. C’est une espèce de climat tempéré, des étages collinéens et submontagnards jusqu’à 1000m (parfois plus en versants ensoleillés au sud de l’Espagne). La modélisation prédictive du changement climatique effectuée par Jeffree & Jeffree (1996) anticipe une extension de la distribution à l’est et au nord, et in fine une extinction probable de l’espèce dans les îles Britanniques.

En France, on dénombre 3 taxons de Viscum album, dont le statut taxonomique n’a pas été traité de manière identique selon les auteurs : formes, variétés, sous-espèces, parfois même espèces. (TAXREF, 2025) acte la division en sous-espèces en fonction de leur capacité à parasiter des hôtes différents :

Viscum album subsp. abietis (Wiesb.) Abrom. qui parasite exclusivement les espèces du genre Abies
Viscum album subsp. album uniquement sur les arbres classés parmi les Angiospermes Dicotylédones
Viscum album subsp. austriacum (Wiesb.) Vollm. qui parasite les espèces du genre Pinus spp., et plus rarement Larix spp. et Picea spp.

A ces 3 sous-espèces s’ajoutent deux sous-espèces absentes de France : Viscum album subsp. creticum N.Böhling, Greuter, Raus, B.Snogerup, Snogerup & Zuber, endémique de Crète, et une dernière sous-espèce indigène d’Asie du Sud-Est Viscum album subsp. meridianum (Danser) D.G.Long.

La distinction entre ces taxons ne peut se faire qu’à partir du fruit : les individus mâles sont donc indistinguables morphologiquement.

A noter, la découverte récente et non moins surprenante de Viscum cruciatum sur la RNR du Puy de Marmant dans le Puy-de-Dôme (Martinant and Ragache, 2025), en faisant ainsi la première mention de l’espèce en France dont les origines de l’apparition restent à ce jour mystérieuses.

L’haustorium & le parasitisme

Le parasitisme de l’hôte est assuré par des filaments, appelés haustoria (haustorium au singulier, ou suçoir) qui s’enchâssent jusqu’au cambium de l’hôte sans pénétrer les contenus cellulaires (Thoday, 1951). Ces structures sont de deux types :
• l’haustorium primaire, constitué de filaments d’ancrage, croit radicalement pour atteindre le cambium de l’hôte, et y puiser l’eau et les sels minéraux.
• l’haustorium secondaire, constitué de filaments corticaux, croit latéralement en parcourant le phloème.

Contrairement aux haustoria des plantes holo-parasites qui pénètrent le phloème, ceux du gui sont insérés uniquement dans le xylème de l’hôte. Les filaments puisent ainsi la sèvre brute, riche en eau et sels minéraux et par définition pauvre en molécules carbonées. On parle alors d’hémi-parasitisme : la plante reste capable de photosynthèse et est donc autotrophe pour le carbone. A noter toutefois que des études récentes (Thomas et al., 2011) sur les guis africains remettent en cause cette hypothèse, il semble probable que les guis puisent un peu de sève élaborée également.

Le stress hydrique imposé par l’infection est la principale conséquence sur l’hôte, particulièrement sur les branches infectées. La croissance en hauteur et en diamètre, la fructification, la vigueur sont réduites, et le gui favorise même l’infestation par d’autres agents (insectes, champignons). Aux conséquences du parasitisme s’ajoutent des conséquences mécaniques : le poids et l’augmentation de la prise au vent en hiver (pour les hôtes à feuilles caduques) par la présence du gui contribuent à fragiliser les branches. A terme, le gui induit une mortalité précoce de l’hôte.

Des études récentes ont prouvé chez Viscum album l’absence du complexe I de la chaîne respiratoire (ou NADH-déshydrogénase), enzyme mitochondriale essentielle à la respiration cellulaire (Da Fonseca-Pereira et al., 2018). Cette découverte fait du gui le seul eucaryote pluricellulaire à vivre sans cette protéine essentielle. Ces résultats suggèrent une réorganisation de la chaîne respiratoire, avec notamment une production d’ATP par glycolyse.

La sous-espèce V. album subsp. album infecte un grand cortège d’espèces (384 espèces à feuilles caduques recensées par Barney et al. (1998). C’est le cas notamment des genres Tilia, Acer, Populus, Salix et de nombreuses Rosaceae. En particulier, les vieux vergers (Malus spp.) peuvent parfois être très touchés ce qui cause un vieillissement précoce des arbres. Les plantations urbaines et aménagements routiers sont aussi fortement colonisés.

Les chênes indigènes (Quercus robur et Q. petraea) sont particulièrement peu parasités en Europe : moins de 250 chênes infectés ont été recensés en 2017 (pers. comm., Konrad Urech, August 2017 in Zuber, 2004). Le hêtre (Fagus sylvatica), espèce pourtant dominante de nos forêts, n’est lui jamais infecté !

L’histoire et les usages du gui

La première trace écrite concernant le gui remonte à Théophraste (371 – 287 av. n.è.) dans deux ouvrages : Περὶ φυτῶν ἱστορία, (Peri phyton historia, Recherches sur les Plantes (III, 16, 1 et III, 7,6)) et Περὶ Φυτῶν Αἰτιῶν (Peri Phytôn aitôn, Causes des plantes (II, 17, 1-2)). Il mentionne son écologie atypique et observe déjà le lien qui l’unit à certaines espèces d’arbres hôtes, ce qui lui permet de distinguer alors le gui blanc (uphréar) qui pousse sur les sapins et les pins, du gui du chêne ikxia (identifié par les chercheurs à Loranthus europaeus Jacq.) en notant qu’ils peuvent coexister selon lui sur les chênes kermès. Il y mentionne également le rôle d’anti-épileptique; un usage qui restera très populaire jusqu’au 18e siècle. Juste avant notre ère, Dioscoride (III, 89) notait déjà pour le gui blanc qu’il infestait, entre autres, les pommiers, les poiriers ainsi que les conifères.

Les vertus médicinales attribuées au gui seront variées et ont fait de la plante une panacée, comme en témoignent plusieurs écrits du Moyen-Âge. On utilisait le gui contre l’hypertension artérielle, l’arthrite, l’épilepsie, les maladies de poitrine, la jaunisse, la goutte, l’hémoptysie, les vers, … A noter toutefois que la présence d’un alcaloïde en fait une plante toxique pour l’espèce humaine et que la prudence s’impose !

La rareté du gui parasite des chênes a contribué à légitimer les usages et récoltes chez les druides Gaulois que mentionne déjà Pline l’Ancien (Histoire naturelle : livre XVI, XCV). On attribue aussi au gui des vertus de protection et de fertilité, en écho aux traditions nordiques (Thomas et al. 2023). A partir du 18e siècle, la tradition chrétienne du gui suspendu à Noël apparaît dans les îles Britanniques et s’étend mondialement au 19e siècle avec l’expansion de l’empire Britannique.

Plus récemment, le gui est depuis le 19e siècle administré, en médecine alternative, comme traitement complémentaire contre les cancers (Catarina Viana Valle et al., 2021), Les viscotoxines et les lectines contenues dans le gui sont étudiées pour leurs propriétés médicinales, sans réelle preuve de leur efficacité moléculaire.

 

 

Bibliographie

Pour en apprendre encore plus sur le gui, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture (à tous âges) des numéros 48 et 49 de la Hulotte, consacrés aux exploits de M. Viscoglut …

  • Barney, C.W., Hawksworth, F.G., Geils, B.W., 1998. Hosts of Viscum album. Eur. J. For. Pathol. 28, 187–208. https://doi.org/10.1111/j.1439-0329.1998.tb01249.x

 

  • Catarina Viana Valle, A., Cunha De Carvalho, A., Vieira Andrade, R., 2021. Viscum album – Literature Review. Int. J. Sci. Res. IJSR 10, 63–71. https://doi.org/10.21275/SR21430224614

 

  • Da Fonseca-Pereira, P., Silva, W.B., Araújo, W.L., Nunes-Nesi, A., 2018. How Does European Mistletoe Survive Without Complex I? Trends Plant Sci. 23, 847–850. https://doi.org/10.1016/j.tplants.2018.07.008

 

  • de Almeida, V.P., Monchak, I.T., da Costa Batista, J.V., Grazi, M., Ramm, H., Raman, V., Baumgartner, S., Holandino, C., Manfron, J., 2023. Investigations on the morpho-anatomy and histochemistry of the European mistletoe: Viscum album L. subsp. album. Sci. Rep. 13, 4604. https://doi.org/10.1038/s41598-023-29799-z

 

  • Gargominy, O., Tercrerie, S., Régnier, C., Ramage, T., Dupont, P., Daszkiewicz, P. & Poncet, L., 2025. TAXREF v18, réferentiel taxonomique pour la France, PatriNat, INPN, MNHN

 

  • Jeffree, C.E., Jeffree, E.P., 1996. Redistribution of the Potential Geographical Ranges of Mistletoe and Colorado Beetle in Europe in Response to the Temperature Component of Climate Change. Funct. Ecol. 10, 562–577. https://doi.org/10.2307/2390166

 

  • Martinant, S., Ragache, Q., 2025. Première observation du Gui en croix (Viscum cruciatum) en Auvergne-Rhône-Alpes et en France ? [WWW Document]. Conserv. Bot. Natl. Massif Cent. URL https://www.cbnmc.fr/actualites/278-premiere-observation-du-gui-en-croix-em-viscum-cruciatum-em-en-auvergne-rhone-alpes-et-en-france (accessed 3.11.26).

 

  • Pline l’Ancien : Histoire naturelle : livre XVI, texte établi, traduit et commenté par J. André, Société d’édition « Les Belles Lettres », Paris, 1962.

 

  • POWO, 2026. Plants of the World Online. Facilitated by the Royal Botanic Gardens, Kew. Published on the Internet; https://powo.science.kew.org/ Retrieved 10 February 2026. ».

 

  • Ramm, H., Urech, K., Scheibler, M., Grazi, G., 2000. Cultivation and development of Viscum album L., in: Bussing, A. (ed.), Mistletoe – the genus Viscum, Harwood academic Pulbishers, pp. 75-94.

 

  • Théophraste, Peri Phytôn Historia, Recherches sur les plantes, tome II, Livres III et IV, texte établi et traduit par S. Amigues, 1989, Les Belles Lettres, Paris.

 

  • Théophraste, Peri Phytôn Aitôn, Les causes des phénomènes végétaux, tome I, Livres I et II, texte établi et traduit par S. Amigues, 2012, Les Belles Lettres, Paris.

 

  • Thoday, D., 1951. The Haustorial System of Viscum album. J. Exp. Bot. 2, 1–19.

 

  • Thomas, P.A., Dering, M., Giertych, M.J., Iszkuło, G., Tomaszewski, D., Briggs, J., 2023. Biological Flora of Britain and Ireland: Viscum album: No. 303. J. Ecol. 111, 701–739. https://doi.org/10.1111/1365-2745.14036

 

  • Thomas, R., Busti, D., Mailllart, M., 2011. Le Gui, une plante parasite au cycle de vie original — Département de Biologie [WWW Document]. URL https://biologie.ens-lyon.fr/ressources/Biodiversite/Documents/la-plante-du-mois/le-gui-une-plante-parasite-au-cycle-de-vie-original (accessed 2.23.26).

 

  • Tison, J.-M., Foucault, B. de, Guiol, F., 2014. Flora Gallica : flore de France. Biotope, Mèze.

 

  • Zuber, D., 2004. Biological flora of Central Europe: Viscum album L. Flora – Morphol. Distrib. Funct. Ecol. Plants 199, 181–203. https://doi.org/10.1078/0367-2530-00147